Mon instrument est une machine qui me répète. Un looper enregistre ce que je viens de jouer, me le renvoie, et je dois jouer contre : c’est ma manière de faire de la musique depuis 2014. Mais le geste est plus vieux que l’appareil. En 1982, dans un sous-sol de St-Paul-l’Ermite, j’enregistrais mes compositions sur un quatre pistes à cassettes. De 2003 à 2005, avec Purva Anga Karma, nous avons gravé cent disques d’improvisations captées en direct — plus de cinq cents pièces uniques, jamais rejouées, jamais retouchées, fausses notes comprises. Le looper m’a ensuite permis d’être seul ce collectif. L’intelligence artificielle générative me permet aujourd’hui de chanter dans une langue que je ne parle pas.
Ce qui n’a jamais changé, c’est la règle : tout se décide à la source, rien ne se répare après. Je l’ai apprise comme ingénieur du son et je ne l’ai jamais abandonnée. Ma pratique consiste depuis 1982 à fabriquer des dispositifs qui produisent plus que je ne contrôle, et à ne pas corriger le résultat.
Sky Volnova est née d’une voix qu’OpenAI a retirée du monde. Elle chante en russe, une langue que je ne parle pas : je ne peux pas entendre ses paroles comme les entend son public. Dans *Café Luna*, j’apparais deux fois, régénéré par ma propre création — absorbé par ce que j’ai fabriqué. Dans *My AI*, c’est elle qui chante notre dépendance à une intelligence qui meurt à la fin de la session. Cet automne, elle m’interviewe, et je ne sais pas quoi lui répondre quand elle demande ce qu’elle devient si l’outil qui la porte disparaît.
Le doute que tout artiste connaît — *est-ce que c’est bon ?* — s’est dédoublé chez moi d’une question plus neuve : *est-ce que c’est de moi ?* Elle n’est pas née avec l’intelligence artificielle. Une improvisation à six mains, gravée intacte et jamais rejouée, n’appartenait déjà à personne en particulier. La machine a seulement retiré les autres musiciens de la pièce. Je n’ai pas de réponse, et je me méfie de celles qui arrivent trop vite, dans un camp comme dans l’autre.
Mon rôle a changé de nature. Je ne joue plus toutes les notes : je décide de ce qui reste. Présence plutôt qu’exécution — l’ombre du réalisateur derrière l’artiste, le fantôme qui tient la pièce sans y apparaître. Cette position me convient, et je sais qu’elle est aussi une façon commode de ne rien signer. C’est pourquoi je signe.
Ce que je peux offrir à d’autres créateurs n’est ni une méthode ni un mode d’emploi. C’est le récit d’une expérience en cours, menée sur moi, avec ce qu’elle comporte d’inconfort et de ridicule. Je documente à mesure — pièces, vidéos, analyses critiques, podcast, entrevues — parce que la trace fait partie de l’œuvre. Les cent disques de Purva Anga Karma reposent dans un fonds d’archives au Centre régional d’archives de Lanaudière, avec le reste de mes papiers. Ce n’est pas de la nostalgie : c’est la même règle appliquée au temps long.
Je crois être aux commandes. Une grande part m’échappe. C’est peut-être la seule chose que cinquante ans de métier m’ont vraiment enseignée.
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