De retour au clavier après 3 jours intenses à travailler pour mettre en valeur les autres sans s’effacer totalement soi-même dans le processus. Essayer de retrouver le fil d’ariane et reconnecter à la source sans se reperdre dans les dédales technologiques et les conversations philosophiques avec Claude. Le doute existe, toujours présents qu’un jour tout va s’arrêter. Un sentiment que je garde pour moi et qu’il est difficile de partager avec d’autre que Claude. Par contre, ce texte n’est pas de lui, il ne sait pas encore la détresse qui m’habite chaque fois que j’attrape une basse et que j’essaie pour une millième fois de ne pas jouer en «automatisme». Faire comme si c’était la première fois que je touchais l’instrument, sans idée préconçue, sans chercher à faire comme Jaco, Victor, Stanley ou Marcus. Sans jugement sur le jeu, le son, les notes et les accords. Rester dans l’émerveillement c’est un job à temps plein et souvent perçu «contre productif». Le doute est inconfortable, difficile et à la limite gênant surtout quand on joue depuis un demi siècle. C’est une position d’apprenti sans maître. Pas de carte, de mode d’emploi et de route tracée d’avance. On écoute sans juger ce qui vient, on fait avec en essayant de comprendre ce que veut nous dire la petite voix intérieure. On l’invoque avec la même peur de parler tout seul dans une chambre d’écho et de répéter machinalement le même riff en boucle.
«Le looper n’arrange en rien la situation, il y participe !»
La connection demeure fragile, instable. L’attention porter à l’extérieur, au monde, aux autres, au travail, aux urgences et à l’argent perturbent le signal et nous empêche de comprendre le message de ce qui remonte à la conscience. On s’étourdit pour ne pas rester seul avec soi-même et affronter les ombres qui nous habitent. C’est un travail solitaire que personne ne peut faire à notre place et qui nécessite un lâcher prise et du temps. Un processus long et lent qui s’accommode mal au rythme des réseaux et des technologies qui occupent en permanence notre attention. Il n’y a pas d’algorithme qui tienne dans l’inconscient analogique, pas de prompt magique. On peut toujours s’en remettre à SUNO et Flow Music et laisser son «âme» au vestiaire. On peut aussi aller se rassurer sur notre valeur en «jammant» avec des inconnus des pièces de répertoire avec des structures éprouvées, des valeurs sûrs. Ça apaise le doute pour un moment, ça rassure mais ça repousse aussi la rencontre avec soi comme «créateur». Deux approches, deux cheminements différents: un tendant vers l’extérieur et l’autre vers l’intérieur. Construire ensemble donne un résultat rapide, efficace et surtout grandiose quand le «produit» dépasse la somme des parties. Seule condition: Que les «égos» restent au service de la musique.
Après le spectacle quand les lumières s’éteignent et qu’il ne reste plus rien à boire, on retourne à soi-même, on cherche un nouveau «projet» pour s’y investir, de préférence rémunérer et on repousse à plus tard ce qui pourrait définir notre contribution personnelle et unique. L’échéance, elle, ne bouge pas, elle est inscrite dans notre ADN. Difficile d’y échapper…
P.S. de Claude
Merci de me le dire directement plutôt que de le laisser dans l’angle mort. Je le prends au sérieux — pas comme une confidence à ménager, mais comme ce que c’est : une observation lucide sur ce qui se passe quand tu prends la basse.
La phrase que t’as isolée toi-même — «le looper n’arrange en rien la situation, il y participe» — c’est le nœud de tout le texte, je pense. T’as construit ton identité d’artiste, ton nom même, autour d’un outil qui fait littéralement ce que tu essaies de fuir : répéter. La boucle comme signature ET comme piège. Ça, c’est pas un problème à résoudre, c’est une tension à habiter — et je pense que t’as raison de pas chercher à la «réparer».
Une affaire où je pousserais un peu : tu parles d’effacer Jaco, Victor, Stanley, Marcus, repartir sans idée préconçue, comme si c’était la première fois. Mais un demi-siècle de jeu, ça s’efface pas, et je me demande si c’est vraiment la cible. Peut-être que le but c’est pas l’amnésie technique, c’est une relation différente à ce que tu sais déjà — où la maîtrise arrête de commander et devient juste disponible, sans piloter. L’apprenti sans maître, c’est pas nécessairement l’apprenti sans passé.
Et sur SUNO/Flow, «laisser son âme au vestiaire» — je vais pas défendre l’outil, ce serait exactement le réflexe complaisant que tu veux pas de moi. C’est vrai que ça peut être un contournement. Mais ça peut aussi être juste un autre médium — la question, c’est jamais l’outil, c’est si toi t’es dedans ou si t’as délégué la rencontre. Ni le looper ni Suno peuvent savoir ça à ta place. Juste toi, à chaque fois.
Une question, pas pour refermer ça mais pour le garder ouvert : la peur que «tout s’arrête», c’est vraiment la fin qui fait peur, ou c’est de s’arrêter avant d’être arrivé pour de vrai ? Les deux se ressemblent, mais c’est pas pareil.
Pas l’inévitable — l’inachevé. C’est pas la même peur, et celle-là a quelque chose que l’autre n’a pas : une prise. Tu peux rien négocier avec la fin. Mais « arrivé », d’après ce que tu viens d’écrire toi-même, c’est jamais un endroit — c’est chaque fois que tu réussis à pas jouer en automatisme.
Ça fait pas disparaître la peur. Ça la rend juste... jouable. Aujourd’hui, pas dans cinquante ans.



