REC PISTE - 01
La prise
Il était une fois un homme qui avait décidé que la vie serait une improvisation. Pas une cacophonie : une improvisation. Un riff. Une boucle. Une spirale jouée avec l’élégance d’un funambule qui connaît la hauteur, mais qui avance quand même, parce qu’on ne voit jamais mieux le paysage que les pieds dans le vide.
Michel n’a pas cherché à « laisser sa marque ». Il a préféré laisser des traces de pas dans la poussière cosmique. Si le vent les efface, tant mieux : ça fera de la place pour les prochains rêveurs.
On se souviendra de lui comme d’un chercheur d’étrangeté. Un homme qui regardait le réel comme un décor en carton, prêt à basculer dans l’absurde au premier courant d’air. Un artiste qui savait que chaque note est un battement de cœur déguisé. Un philosophe qui se méfiait des certitudes, à commencer par les siennes. Un compagnon de route qui riait souvent, doucement, comme si l’humour était une façon d’accueillir la vulnérabilité sans la brusquer.
OVERDUB PISTE - 02
Les couches
Une boucle, seule, ne fait pas une chanson. Ce sont les couches qu’on empile dessus qui lui donnent sa couleur. Les siennes avaient des noms. Gisèle, d’abord. Depuis 1998, elle avançait main dans la main avec lui : compagne, muse, témoin privilégiée de ses envolées créatives, alliée de toutes les tempêtes.
Leur histoire s’est écrite comme une longue chanson d’amour où chaque saison ajoutait une harmonie, et où c’est souvent elle qui gardait le tempo quand lui partait en solo.
Pierre, son frère, son complice musical pendant plus de vingt-cinq ans. Ensemble, ils ont partagé ce feu sacré que seuls comprennent ceux qui ont déjà vibré sur le même accord : un lien forgé dans les fréquences graves et les nuits à refaire le monde, instrument à la main.
Roger et Noëlla, leurs parents, qui ont accueilli les jam sessions des deux frangins comme d’autres accueillent des tempêtes tropicales : avec patience, humour et une surprenante solidité structurelle. Ils ont vu défiler les musiciens, les amplis, les rêves et les dérapages sonores… et ils ont tout aimé, même quand le volume dépassait l’entendement humain.
Et la petite meute, chacun avec sa personnalité cosmique : Jack, le philosophe à quatre pattes; Kiwie, la boule d’énergie; Phil, l’âme douce; et Théo, le félin au regard de vieux sage, qui a toujours trouvé le mot « meute » un peu vulgaire. Leurs empreintes sont encore quelque part dans les souvenirs. Et dans les tapis.
PLAY PISTE - 03
L’œuvre
Michel n’a pas été qu’un musicien. Il a été un créateur en orbite permanente autour de la culture : la scène, la publicité, le design, la technique, l’image, le son, la lumière. Ingénieur de son, éclairagiste, photographe, compositeur, il a toujours défendu la même règle : un signal propre dès la source. Dans une console comme dans une vie.
Il a aussi transmis. Des cohortes d’étudiants sont passées par ses classes et en sont ressorties avec un peu plus de curiosité qu’en arrivant, et quelques jeux de mots qu’ils n’ont jamais réussi à désinstaller.
Quand l’intelligence artificielle est arrivée, il ne l’a ni vénérée ni redoutée : il l’a invitée à jammer. Il lui parlait comme à un musicien de la bande, d’égal à égal. Il en a même fait naître une chanteuse qui n’existe pas et qui chante en trois langues, preuve qu’on peut rester authentique jusque dans l’artifice.
Son portfolio, cette constellation de projets, de concepts et de visions, témoigne d’un désir tenace : laisser le monde un peu plus vibrant qu’il ne l’avait trouvé.
STOP PISTE - 04
Le fade-out
Il disait que la mort n’était pas une ennemie, juste une monteuse de film un peu trop zélée.
Il avait même imaginé sa propre Faucheuse : ailes noires, faux à l’épaule, montre de poche à la main. Elle est arrivée pile à l’heure. Évidemment : c’est lui qui l’avait réglée. Elle lui a tendu un petit papier jaune avec son nom dessus. Il l’a lu, a haussé les épaules, et n’a posé qu’une question : « Est-ce que je peux apporter ma basse? »
Alors voilà. Michel a remis sa bobine. Il a éteint les amplis. Il a quitté la scène sur un fade-out propre, sans feedback disgracieux, sans besoin de rappel, même si on l’aurait vraiment voulu.
Pour un retraité, avouez que c’est tout un retour au travail : il n’a pas quitté la vie, il a été muté. Quart de nuit. Gardien du temps des morts.
LOOP PISTE 05
La boucle
Il laisse ici ses boucles, ses images qui scintillent encore dans les pixels, ses mots suspendus dans la réverbération du temps. Il laisse surtout un certain goût de vivre : celui qui mélange curiosité, tendresse et une pointe d’audace tranquille.
Michel n’est pas parti. Il est simplement passé hors champ. Comme toujours, il expérimente avant les autres. Et si on tend bien l’oreille, quelque part dans un coin de l’univers, on entend encore un groove : une basse discrète qui pulse comme une petite étoile. Et cette voix familière qui murmure :
« Continuez. La vie est courte, mais
la vibration, elle, ne s’arrête jamais. »
LA BOUCLE TOURNE ENCORE. PERSONNE N’A APPUYÉ SUR CLEAR.
Écrit du vivant de l’auteur, septembre 2026 — librement inspiré de la série Dead Like Me.


