Une octave plus haut, une génération plus loin
L’histoire d’une Fender Performer 1985 — deux ans de production chez Fender, et une transmission qui, elle, ne s’est jamais arrêtée
Louis est sur scène, éclairé mauve et rose, un tatouage qui grimpe le long de l’avant-bras, penché sur une basse que personne dans la salle ne saurait identifier au premier regard. Et pour cause : ce qu’il tient entre les mains a officiellement existé pendant deux ans. Chez Fender, du moins. Chez nous, ça dure depuis des décennies.
La Fender Performer Bass, c’est une des grandes bizarreries de l’histoire d’une compagnie qui pourtant n’en manque pas. Elle naît en 1985, en plein chaos : CBS vient de vendre Fender à un groupe mené par Bill Schultz, pour 12,5 millions, sans même leur céder l’usine de Fullerton. Pendant que la nouvelle direction cherche un plancher où produire — le futur site de Corona n’est pas encore prêt —, un jeune designer du nom de John Page sort de ses cartons un projet qu’il couve depuis un moment : une version « Elite » de la Jazz Bass.
Corps en forme de Stratocaster retournée à l’envers (essayez, littéralement : prenez une Strat, tournez-la, vous avez la silhouette). Manche ultra-mince, plus étroit qu’un manche de Strat — pensé exprès, disait Page, pour que les guitaristes puissent sauter à la basse sans se sentir dépaysés. Deux micros simple bobinage maison, et un circuit de tonalité TBX qui, pour 1985, tient de la science-fiction : un point neutre au centre, et de chaque côté, un registre que la Jazz Bass classique n’a jamais pu atteindre avec un seul bouton.
Le hic : la nouvelle direction regarde le catalogue et décide de revenir à l’essentiel. Precision, Jazz, et basta. La Performer ne survit pas au ménage. Deux ans de production entre le Japon et une poignée d’« Elite » assemblées aux États-Unis, et puis plus rien. Quelques centaines d’exemplaires en tout, basse et guitare confondues. Aujourd’hui, c’est une curiosité de collectionneur — le genre d’objet qu’on met sous verre plutôt que dans les mains.
Moi, je l’ai gardée dans les mains — et je l’ai même fait retoucher avant de savoir ce qui l’attendait. En 2009, mon luthier de l’époque, Norbert St-Onge, lui greffe trois micros Joe Barden rail, là où le Performer d’origine n’en portait que deux. La configuration sort autant de ma tête à moi que de son atelier à lui — un vrai travail à deux, pas juste une commande.
Elle joue encore en accordage standard à ce moment-là, et va continuer ainsi pendant plusieurs années.
Le tournant suivant arrive avec le looper, vers 2014. Jouer des boucles en accordage standard, même haut sur le manche, ça finit toujours pareil : tout s’empile, les fréquences se battent, la boucle devient de la bouillie. La solution n’a pas été une meilleure pédale. Ça a été trois basses pour trois registres — aujourd’hui, trois Ibanez ATK : une en BEAD pour le grave, une en ADGC au milieu, une en piccolo, EADG une octave complète au-dessus du registre normal d’une basse, pile sur le territoire des quatre cordes graves d’une guitare, jouée avec des mains de bassiste. Stanley Clarke avait eu l’idée avant tout le monde, avec ses Alembic actives et ses cordes fines. Moi, j’avais juste besoin de quelqu’un pour fabriquer la mienne.
Le même Norbert — le doc, pour les intimes — reprend du service en 2016. Le premier instrument sur lequel il tente la conversion piccolo, ce n’est pas l’Ibanez qui porte l’accordage aujourd’hui. C’est la Performer, déjà retouchée sept ans plus tôt, déjà bizarre, déjà pensée pour un manche ridiculement mince — elle était, sans le savoir, taillée pour ça depuis 1985. L’expérience marche. Le doc enchaîne avec l’Ibanez ATK Premium à touche en érable qui prend la relève et que je joue encore. Mais la Performer, elle, reste toujours la première — celle qui porte les deux couches, les micros de 2009 et l’octave de 2016. Il existe sûrement ailleurs d’autres basses en forme de Strat retournée. Je doute qu’il en existe une autre avec ces micros-là et cet accordage-là en même temps. Il restait un projet en suspens entre le doc et moi : j’avais dessiné une nouvelle tête pour cette basse, un design que je voulais voir prendre forme sous ses mains à lui. On en avait parlé. Il n’a jamais eu le temps de la fabriquer.
En 2019, Norbert meurt dans un accident d’ultra-léger. Plus jeune que moi. Une de ses filles distribue, à ses funérailles, une carte commémorative avec une photo de son atelier dans le cabanon de la cour arrière : le babillard perforé, les outils à leur place, un manche en érable accroché au mur, lui debout au téléphone — et sur son établi, posée sur un linge rayé, ma Performer, en pleine conversion. Personne n’avait choisi cette photo pour rendre hommage à un instrument. Elle l’a fait quand même.
Le dessin de la tête, lui, est resté un dessin. Il n’existera jamais autrement que sur papier.
La basse — le bois, les micros, l’accordage — est allée chez Louis. Mon neveu, bassiste dans Flood. Et voici la partie qui compte vraiment, plus que le bois : il n’a jamais retendu les cordes à la normale. Il a gardé le piccolo. Mon vieux réflexe d’ancien agent culturel refait surface chaque fois que j’y pense — je n’arrive pas à voir ça autrement que comme une question de patrimoine. Et un oncle, en plus d’être bienveillant, ça peut aussi être un peu fier.
McLuhan aurait peut-être dit que le message, ici, ce n’est pas l’instrument. Clarke a eu l’idée. Le doc a fabriqué l’objet — deux fois plutôt qu’une. Moi, je l’ai joué. Louis en hérite — et surtout, il continue de faire le choix qui la définit, soir après soir, sur des scènes où je ne suis même pas là pour le voir.
J’ai retrouvé le manuel Fender l’autre jour, en fouillant. Dix-sept pages qui expliquent comment régler le truss rod et la hauteur des micros, avec des petits schémas au trait qui datent furieusement, et une page couverture qui promet, sans complexe, le son qui crée des légendes. Fender n’y a pas cru assez longtemps pour la garder deux ans de plus au catalogue. La légende s’est quand même faite — juste pas de la manière qu’ils avaient prévue, et certainement pas dans le délai qu’ils avaient en tête.
Ce soir, quelque part, sous des lumières mauves, elle joue encore.







